Le fait de travailler suffit-il à développer une compétence transférable ?

Dans le champ de l’Insertion par l’Activité Économique (IAE), nous parlons depuis longtemps d’apprentissage par le travail. Nous valorisons la mise en situation, l’expérience, la confrontation au réel. Mais cette question structurante mérite d’être posée.

Depuis 2023, trois structures — Calade, Pays Cévenol et ACEE — ont engagé une transformation progressive de leurs pratiques en s’appuyant sur l’Action de Formation en Situation de Travail (AFEST), accompagnées dans cette démarche par Iccertis. Ce qu’elles expérimentent aujourd’hui éclaire un enjeu majeur pour le secteur : la nécessité d’articuler activité productive et activité constructive.

Activité productive : indispensable, mais insuffisante

Dans une recyclerie, un atelier cycles ou un chantier d’insertion, l’activité productive est centrale : réparer un vélo, encaisser un client, trier des flux, aménager un espace vert.

Ces gestes produisent de la valeur économique. Ils répondent à des impératifs clients et organisationnels. Mais produire ne signifie pas automatiquement apprendre.

La répétition développe l’habileté. Elle ne garantit pas la compréhension des choix effectués, ni la capacité à transférer le savoir-faire dans un autre contexte.

« Il faut trouver l’équilibre entre structuration et souplesse. »

Cet équilibre ne peut exister que si l’on distingue clairement les deux registres d’activité.

Activité constructive : là où se construit la compétence

L’AFEST introduit un déplacement décisif : on aménage l’activité productive, pour la rendre apprenante. On organise des espaces où l’on accompagne l’apprenant à construire du sens à partir de ce qu’il fait.

L’activité constructive consiste à : analyser ce que l’on a fait, expliciter ses choix, comprendre ses erreurs, identifier les critères de qualité, anticiper les aléas.

Dans un atelier cycles, nettoyer un vélo relève de l’activité productive. Expliquer pourquoi on choisit tel produit, comment on détecte une usure ou quels sont les points de vigilance sécurité relève de l’activité constructive.

C’est dans cette articulation que la compétence devient transférable.

À ACEE : « L’indicateur le plus pertinent, c’est que chaque apprenant puisse développer leur compétence de prise de parole, et se présenter avec aisance à un entretien d’embauche. »

L’entretien réflexif : le cœur de l’activité constructive

Un consensus émerge clairement : la qualité des temps réflexifs est déterminante.

« La réflexivité ne sert pas qu’à l’AFEST. C’est aussi un outil de management. »

L’entretien réflexif ne vise pas à évaluer. Il vise à accompagner le raisonnement.

Pour des publics souvent en rupture avec la formation classique, cette capacité à mettre en mots son geste professionnel transforme le rapport à l’apprentissage. À Calade, l’expérience montre que ces temps permettent de renforcer la confiance et la capacité à parler de soi en contexte professionnel.

Du CQP à l’AFEST : une continuité logique

Les structures engagées n’ont pas découvert la formation avec l’AFEST.

  • À ACEE, un CQP « agent polyvalent » structurait déjà les parcours.
  • À Pays Cévenol, la formation « agent valoriste » articulait théorie et pratique.
  • À Calade, des modules professionnalisants existaient.

Mais l’AFEST a permis d’aller plus loin : formaliser les situations apprenantes, installer des grilles de positionnement, structurer les temps réflexifs.

« Ce qui pose difficulté, ce n’est pas d’accompagner. C’est de structurer. » — Claire

Le passage de l’implicite à l’explicite marque une transformation organisationnelle.

Professionnaliser les équipes : la condition de l’autonomie

Introduire l’AFEST ne transforme pas seulement les salariés en insertion. Elle transforme les encadrants. L’enjeu est celui de la posture pédagogique.

« Notre ambition est que nous soyons capables de porter la démarche en interne. » — Claire

Le partenariat avec Iccertis vise précisément cette montée en autonomie : formation des référents AFEST, accompagnement à la conduite du changement, simplification des outils.

Car sans appropriation par les équipes, l’AFEST reste un dispositif fragile qui a besoin d’être pérennisé.

Un enjeu stratégique pour UNIFORMATION

L’AFEST offre un cadre structurant et répond à la nécessité d’impact social et d’efficience des financements :

  • elle rend visible l’investissement pédagogique des encadrants ;
  • elle sécurise les parcours ;
  • elle renforce la professionnalisation ;
  • elle installe une organisation apprenante durable.

Pour UNIFORMATION, promouvoir l’AFEST dans le champ de l’IAE, ce n’est pas financer un dispositif supplémentaire. C’est soutenir une mutation structurelle : celle qui articule enfin activité productive et activité constructive.

Changer d’échelle

Depuis 2023, Calade, Pays Cévenol et ACEE ont démontré qu’il est possible :

  • d’intégrer l’AFEST dans des CQP existants,
  • de professionnaliser les encadrants,
  • de simplifier les outils,
  • d’accompagner la conduite du changement.

La question n’est plus de savoir si l’AFEST est pertinente en IAE. La question est désormais collective :

Sommes-nous prêts à faire de l’articulation entre activité productive et activité constructive un standard du secteur ?

Car c’est là que se joue l’employabilité durable. Et c’est là que l’IAE peut démontrer toute sa valeur.


Remerciements : Claire THIERRY (Directrice, centre social Calade Calvisson), Noémie LEONARD (Directrice Adjointe, ACEE), Céline GROSS (Association Pays Cévenol Chantier d’insertion).